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Écrit le 05/07/2017
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Écrit le 07/06/2017
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Construire un regard collectif sur la jeunesse - Guillaume Guthleben

Récit de 3 journées d’intervention auprès d’une équipe de MJC

 

A la MJC Ronceray – L'Alambic au Mans, un groupe de jeunes adolescents occupe régulièrement le hall d’accueil. Ils viennent tous les jours, sans demande, mais pas sans bruit. Souvent ils interpellent, bousculent et remettent en question les règles de la maison. Parfois leur indifférence ou leur provocation décontenance des professionnels qui aimeraient plus de relation. Sur le chemin du retour entre le collège et chez eux : « C’est obligé, on s’arrête à la Aimjicé ! ».

 

La direction a fait appel à Trajectoire Formation pour, dit-elle, « aider l’équipe à construire un regard collectif sur la jeunesse ». Récit de trois journées d’intervention de Corinne Schlicklin et Guillaume Guthleben, à l’autre bout de la France, entre septembre 2015 et juin 2016, dans une structure fermée pour l’occasion et dans laquelle nous ne verrons donc qu’un hall vide…

 

Le hall

 

| Guillaume Dopus - tricoter n'attend pas le nombre des années |

 

Dès l’entrée, le hall s’impose comme l’espace central de la MJC : immense (au bas mot 150 m2), lumineux (une verrière le surplombe) et investi (avec à notre arrivée, une très belle exposition photographique… de personnes âgées !). On sent dès le départ, « un vrai projet pour le hall ». Ouvert, il n’engage à rien, on peut s’y poser pour lire, se renseigner, repartir avec des brochures d’information. On peut aussi s’y imprégner d’une ambiance qui donne à voir ce qui se passe dans les salles tout autour (la salle d’arts plastiques, le dojo, la salle de spectacle, la médiathèque…).

 

Une équipé éprouvée

 

 

Nous trouvons une équipe en réelle souffrance au point qu’elle a du mal à décrire et circonscrire les situations bloquantes. La première journée permettra simplement d’énoncer les difficultés et de verbaliser la complexité des ressentis : des jeunes qui nous touchent et nous énervent ; un hall qu’on a voulu ouvert et pour lequel on est obligé de poser des règles ; des adolescents intéressants individuellement mais ingérables dès qu’ils sont en groupe ; une parole qui finalement ne sert pas à résoudre des conflits mais plutôt à les accentuer.

 

Cette journée éclaire de fortes différences de perceptions et de représentations entre jeunes et adultes, rendues semble-t-il plus visibles depuis l’attentat contre Charlie Hebdo. Autour du respect tout d’abord : là où les uns (les adultes) attendent une attitude de politesse comme préalable à tout échange, les autres (les jeunes) opposent un comportement de frime et de provocation, important dans le hall de la MJC des codes du quartier qui ici paraissent décalés. Autour de la communication ensuite : là où les uns (les adultes) attendent une relation construite, dans laquelle ce qui a déjà été partagé consolide le lien, les autres (les jeunes) ne sont que dans l’échange spontané, immédiat et apparemment ingrat.

 

La directrice se jette à l’eau

 

 

Quatre mois plus tard, le 7 janvier 2016 (un an après les attentats contre Charlie Hebdo), la décoration du hall a changé. Il abrite une exposition réalisée suite à la venue de Latifa Ibn Ziaten, mère d’un militaire tué par Mohammed Merah. L’engagement culturel et politique de la MJC est clair.

 

Lors de cette deuxième journée, nous invitons l’équipe à une description et une analyse plus approfondies d’une situation rencontrée avec les jeunes. La directrice se jette à l’eau pour évoquer un événement qu’elle a géré seule et dont elle ressort avec une impression mitigée : dans le hall, des collégiens préparaient très bruyamment un exposé sur Frida Khalo, gênant les professionnels au travail dans leurs bureaux.

 

La directrice se questionne… Qu’est-ce que je cherchais à faire en leur demandant de faire moins de bruit ? N’était-ce pas normal qu’ils débattent ? Pourquoi ne voulaient-ils pas de mon aide, sur un sujet culturel de surcroît ? Pourquoi me suis-je laissée déstabiliser par le leader du groupe ? Pourquoi n’ai-je pas fait appel plus tôt à mes collègues ? Pourquoi mes collègues n’ont-ils pas abandonné leur tâche pour limiter la nuisance de cette situation ?

 

La culture dans tout ça ?

  

 

Notre défi d’animateurs était de rendre la discussion en équipe possible autour de situations clivantes. La directrice nous y a aidés en acceptant de parler de son inconfort et de ses doutes. Ce fut aussi l’occasion de questionner l’identité de la structure (que signifient le « J » et le « C » dans MJC ?) et de (re)formuler les missions essentielles autour desquelles chaque salarié, quelle que soit sa place, se retrouve.

 

Du sentiment d’être dans une impasse du premier jour, les professionnels ont alors l’impression d’avoir assaini la situation, explicité des choses qui touchaient en premier lieu à l’équipe et que les difficultés avec les jeunes ne faisaient que révéler. Le hall peut (re)devenir un espace d’approche et d’accroche des jeunes.

 

Mise en mouvement

 

 

Le troisième et dernier jour, neuf mois après notre première venue, nous trouvons une équipe remobilisée, lucide et clairvoyante, en capacité de mieux observer et discuter collectivement. Désormais, les situations complexes mobilisent plutôt qu’elles divisent.

 

Nous aidons l’équipe à identifier des axes majeurs de positionnement en direction des jeunes. Positionnement qui peut alors se faire en écho et non plus en réaction… En écho aux préoccupations des adolescents : comment parler d’un sujet sensible comme les relations entre garçons et filles ? En écho aux centres d’intérêts des jeunes : comment faire avec ceux qui expriment des idées et amènent des envies ? En écho aux provocations verbales : comment responsabiliser les leaders par un engagement valorisant ?

 

Ce qui donne sens à ce positionnement, c’est une habitude mieux partagée d’échanger en équipe autour de quelques thématiques liées à l’adolescence : sur la fonction transitionnelle que semble visiblement jouer le hall pour les jeunes entre leur collège et leur domicile ; sur le besoin d’investir un lieu qui ne soit pas trop soumis à un contrôle d’adulte ; sur la force des pairs et l’influence des leaders ; sur l’articulation entre les mondes physiques (le collège, la MJC, le domicile) et les mondes virtuels (les réseaux sociaux, les jeux, internet).

 

Nous quittons une équipe mieux à même de penser les paradoxes et les ambivalences de cette période clef du développement de l’être humain et qui combine énergie/fatigue, liberté/risque, singularité/ressemblances, opposition/construction. Nous quittons une équipe renforcée dans son choix de faire de ce hall est un espace ouvert et libre d’accès.

 

Une anecdote pour finir : un animateur nous raconte avoir voulu prendre un verre avec un groupe de jeunes, à la terrasse d’un café-concert, juste après la visite du studio d’enregistrement de la salle. Et d’être confronté au refus du patron de « servir des jeunes de quartier »… Révolte de l’animateur face à cette discrimination, soutenu par sa directrice. S’il fallait une communauté de destin pour donner sens à un combat, les jeunes et les professionnels de la MJC l’ont trouvée.

 

Guillaume Guthleben

 

 

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